samedi 1 septembre 2012

L'Aouille du Criou


Aouille du Criou, par Seb Nord

L'Aouille du Criou (ou Aouille de Criou, ou tout simplement le Criou) est "le" sommet emblématique de Samoëns.
Mais d'où vient ce nom ?

L'Aouille
Parlons d'abord de l'aouille.

L'aouille (ou avouille, ou encore euille), c'est l'aiguille à coudre, en patois. Le Criou, même s'il n'est ni vraiment pointu, ni percé d'un chas, a donc été vu comme une aiguille, comme celle du Midi ou la Verte, et comme une foultitude d'autres sommets des Alpes.
Mais l'aouille a bien d'autres usages.


Georges Corpataux (Société des amis des beaux-arts, Fribourg, 1915) écrit : "Dans la vallée du Rhône, [...] on a le mot avoulye, « tas de foin ». Or ce nom provient de la perche appelée « aiguille » au moyen de laquelle on transporte le tas de foin."
Et d'où vient donc cette aouille ? Les latinistes diront qu'aiguille vient du radical acus, dans le sens d'une aiguille ou d'un objet pointu, qui a donné acula, petite aiguille. Mais est-il possible que le c de acus se soit aussi facilement amuï pour donner aouille ? Pourquoi l'aouille, qui se dit aussi en patois euille, ne viendrait-elle pas de l'œil, par référence au chas de l'aiguille, semblable à un œil ?

Car c'est bien de l'œil que provient le verbe aouiller, ou ouiller, qui signifie "remplir un tonneau jusqu'à l'œil" (mais pas nécessairement gratuitement), c'est-à-dire jusqu'à la bonde. Dans le processus de vieillissement du cognac, on appelle d'ailleurs ouillage l'opération consistant à compléter régulièrement les fûts pour compenser l'évaporation, ou "la part des anges" - en utilisant l'avouillette, qui signifie entonnoir.
On dit aussi, selon le Glossaire de l'ancienne langue françoise de Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye, aouiller de délices : emplir de délices, ou s'aouiller en plaisirs charnels : s'y plonger jusqu'aux yeux (et donc pas seulement se rincer l'œil). Quant au Dictionnaire étymologique de la langue françoise, il ajoute : "s'aouiller, c'est se saoûler".

Mais nous voici bien éloignés, je l'avouille, de notre Aouille.
Le Criou

On appelle généralement Criou l'Aouille du Criou, car c'est le sommet le plus visible depuis le bourg de Samoëns. Mais le Criou, ou Montagne du Criou, désigne en fait l'ensemble du massif en forme de triangle dont les trois sommets (au sens de la géométrie plane, en 2D dirait-on aujourd'hui) sont l'Aouille, la Pointe Rousse et la Dent de Verreu.

Au 19ème siècle, le Criou était appelé le Mont Gréyou.
Pour Jean-François Albanis Beaumont) (Description des Alpes grecques et cottiennes …, 1806), comme pour Adolphe Joanne (Itinéraire descriptif de la Suisse et du Jura français,1865), Greyou viendrait du celte Greg-you, le rocher (Greg, Craig, Crag) de Jupiter (Jou, You, Iou).

Adolphe Joanne attribuait aussi au culte de Jupiter la montagne du Jura, qui dériverait du celte Jou-Rag, domaine de Dieu ou de Jupiter. La référence à Jupiter, dans ce cas, est probablement fantaisiste : le nom Jura viendrait simplement du celte juris, qui désignait une forêt de montagne. Et qui a donné aussi Jorasse, et Joux, comme dans Joux Plane.

Oublions un instant Jupiter, et revenons à Greg.

Les mots celtiques crag, ou craig, ou creag, issus de la racine kar, signifiant rocher, et qui existent encore en irlandais, en écossais ou en gallois, désignent un rocher, une montagne rocheuse. Ce qu'est, sans conteste, la Montagne de Criou.
Nombre de toponymes dérivent de cette même racine kar.

Près d'ici, on a, peut-être, Les Carroz (même si, dans ce cas, d'autres étymologies sont possibles). On a sans doute aussi La Cry.
Plus au Sud, on a la Crau, lande couverte de cailloux en provençal, ou Gréoux-les-Bains.

Tout ça explique le cr- : mais, par Belenos et Toutatis, comment donc expliquer le -iou, autrement que par Jupiter ?

Il existe dans le monde un autre Criou : le Criou-Métôpon (aujourd'hui le Cap Sarytch), qui signifie en grec "front du bélier" : c'est la pointe méridionale de la péninsule de Crimée, sur la mer Noire. Mais il est assez douteux qu'il y ait le moindre rapport avec le nôtre ...
Il ne me reste qu'une cartouche. En langue bretonne, la terminaison  -iou  est une des marques du pluriel. Par exemple, guér, le mot, fait au pluriel guériou (Vocabulaire nouveau, ou Dialogues français & bretons ). Cr-iou, ce serait donc plusieurs montagnes rocheuses ...

Je ne vois pas d'autre explication ...


P.S. Claude Castor et Jean-François Tanghe, dans leur monographie sur Samoëns (1982), indiquent que Criou se dit en patois Creyou, et font dériver ce toponyme de crey iod, crêt haut. Ils ne précisent pas leur source.

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